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[Retour sur] Grand entretien avec Magali Lafourcade – La justice en procès

Evènement | 5 novembre 2026

Les juges se montreraient d’une sévérité excessive envers les puissants dans les affaires de corruption, et laxistes avec les justiciables ordinaires. Dans son ouvrage La justice en procès. Les populistes à l’assaut de l’État de droit (éd. Les Petits Matins, 2026), Magali Lafourcade démonte point par point ces discours idéologiques et alerte sur le péril d’un populisme antijudiciaire qui, à travers les magistrats, cible l’État de droit. Son livre est un appel à défendre notre bien commun démocratique qu’est la justice, loin des fantasmes et des récupérations politiques.

vignette retour sur Conf. La justice en procès
À l’occasion de la Nuit du Droit édition 2026 de l’Université Jean Moulin Lyon 3 et en collaboration avec la Villa Gillet qui est une maison internationale des écritures contemporaines, Magali Lafourcade, magistrate, universitaire, secrétaire à la Commission Nationale Consultative des Droits de l’Homme et autrice de La justice en procès: les populistes à l’assaut de l’État de droit (Les Petits Matins, 2026) est revenue sur les enjeux actuels auxquels sont confrontés les juges français, appuyée par l’éclairage de Dominique Lenfantin, président du tribunal judiciaire de Lyon.
 

« Jamais sous la Vème République des attaques contre l’institution judiciaire auront atteint une telle violence. »
 Magali Lafourcade

La justice est en procès. Si, selon le président du Tribunal judiciaire de Lyon, il est bon pour la justice de douter et de se remettre en question, les accusations auxquelles elle fait face sont désormais particulièrement virulentes. Celles-ci sont multiples. Dominique Lenfantin dénonce le rôle des médias. Il souligne, en conséquence directe de leur évolution, la brutalisation du langage au sein même des prétoires, les menaces directes dont de nombreux magistrats sont la cible mais également l’effritement du respect du pacte républicain entre le juge et les pouvoirs législatif et exécutif. Pourtant, l’indépendance des magistrats est son meilleur moyen de protection contre les pressions et privilèges.

Il apparaît important d’accepter que la justice est humaine en ce qu’elle juge des « hommes titulaires de droits et restitués dans ceux-ci » (Dominique Lenfantin). C’est parce qu’elle est humaine, qu’elle est faillible.
 

Une justice tantôt laxiste tantôt sévère : la remise en question de la Justice


Si la justice est aujourd’hui sous le feu des projecteurs, c’est parce qu’elle subit un double discours anti judiciaire particulièrement dangereux. Les juges sont considérés à la fois comme trop laxistes pour les citoyens ordinaires mais aussi comme trop sévères envers les responsables politiques. Ce discours apparaît comme particulièrement faux.

Magali Lafourcade rappelle ainsi, en réponse à la première critique, que la France est l’un des pays européen qui incarcère le plus. Cette préférence carcérale est purement le résultat d’un choix politique et social, la nation tricolore n’ayant pas une criminalité plus forte que ses voisins. Pourtant, la prison semble se révéler aujourd’hui comme un choix à tension: surpopulation carcérale, absence d’accompagnement à la sortie de prison…

Du côté des dirigeants, et du penchant prétendu « sévère » de nos institutions judiciaires, une évolution significative de la réception de ses jugements est à souligner. Si des affaires politiques à l’instar de l’affaire Fillon en 2017 et ses protestations médiatiques en suivant avaient débouché sur une condamnation par de nombreux hommes politiques, soulignant son discours “victimaire et complotiste” selon les mots de M. Lenfantin, des condamnations semblables de nos jours sont immédiatement retournées contre la justice. Il apparaît qu’aujourd’hui, comme en témoigne la condamnation récente de Marine Le Pen, quand les juges entrent en voie de condamnation pour corruption, ce sont eux qui sont accusés. La théorie du « gouvernement des juges » semble pour autant lointaine, comme le démontre à cet égard le manque cruel de moyens de la justice.

Malgré sa sévérité, la Commission européenne retient que la justice française est la plus inefficace dans notre espace européen pour traiter des affaires de corruption. La situation semble plus problématique que celle de la Hongrie sous Viktor Orban, pourtant tenu responsable d’une corruption politique généralisée. C’est donc aujourd’hui à une déstigmatisation de la corruption que l’on assiste.

La critique et remise en cause de l’activité du juge est liée, selon la magistrate, au mouvement illibéral qui se répand dans le monde. En effet, beaucoup de pays comme la Russie, mais aussi des États européens comme la Hongrie ou la Pologne (ayant récemment opéré un virage politique) participent à la montée de celui-ci. Par exemple, le parti Droit et Justice (PiS) en Pologne avait réussi à nommer des juges constitutionnels partiaux en faveur du parti au moyen d’une règle d’âge.

En prenant appui sur Hannah Arendt, l’intervenante considère que l’atteinte au juge est une atteinte à un des sanctuaires de la vérité, un des piliers tenant le régime démocratique sur pied. Pour parvenir à déséquilibrer un système démocratique, on s’attaque d’abord au juge, puis à la Presse et finalement à l’université.

La cible réelle de l’ensemble de ces critiques n’est pourtant pas la justice en tant que telle, mais l’État de droit qui se trouve derrière.
 

COnf La justice en procès - 1

Qu’est ce que l’État de droit ?


Magali Lafourcade définit l’état de droit en citant différents juristes et philosophes politiques.

Selon Kelsen, il s’agit de quatre normes juridiques hiérarchisées où les forces sont limitées l’une par l’autre. Suivant la philosophie des Lumières, c’est un refus de l’arbitraire, notamment en évoquant la prise de la Bastille qui en est son symbole français. D’après Arendt, c’est une prééminence du droit où même les plus puissants y sont soumis, avec une séparation des pouvoirs ainsi que des droits humains fondamentaux. Elle évoque la métaphore de la table où la société, avec ses différences propres, se réunit autour d’une table, dont les pieds sont les piliers intangibles. Une table qu’on peut, comme les droits humains, élargir, mais jamais raccourcir.


La légitimité citoyenne et la confiance accordée aux institutions à l’épreuve de la démocratie


Avec ces attaques, c’est notre conception de la démocratie qui est en jeu. Celle-ci doit s’analyser comme une substance, c’est-à-dire qu’elle concerne les citoyens tant passés que futurs. C’est donc la démocratie du peuple présent, mais qui s’inscrit dans une tradition remontant à 1789 et allant aussi jusqu’à la proclamation de la Charte de l’environnement en 2004, texte constitutionnel énonçant les droits et devoirs des citoyens et des autorités en matière environnementale.

C’est par de multiples moyens que le peuple s’exprime, comme le droit de pétition ou encore de manifestation. Pourtant, aujourd’hui, la volonté citoyenne est considérée par certains comme ne s’exerçant plus que par le biais des urnes. Cela a pour effet un effritement du socle de légitimité institutionnel, pourtant très important dans une démocratie représentative. La légitimité du juge est alors primordiale puisque c’est au nom du peuple français que la justice est rendue.

De nombreuses critiques sont toutefois formulées sur une prétendue absence de légitimité du juge qui, n’étant pas élu, ne serait pas représentatif du peuple. Une éventuelle élection de nos institutions juridictionnelles reviendrait pourtant à remettre en cause l’impartialité même qui en est le fondement par une possible campagne ou encore de potentielles alliances politiques.

La légitimité du juge français est toutefois à nuancer au regard de la confiance que lui accorde les citoyens. En effet, le niveau de confiance attribué à l’Assemblée Nationale est estimé à 20%. Il est de 26% pour le Sénat et de 18% pour le Président de la République. Bien au-dessus, le juge est estimé à 45% en France. C’est donc une légitimité importante compte-tenu des autres institutions, mais pas suffisante pour représenter la majorité des citoyens. À titre d’exemple, ce chiffre atteint 66% en Allemagne. C’est donc une confiance fragmentée qui est donnée à nos institutions.

Pourtant, selon Magali Lafourcade « les institutions doivent tenir quand tout s’écroule ».
 

Une volonté d’implication citoyenne dans les procédures juridiques


Mme Lafourcade considère que les jurés sont très importants mais en voie de disparition, depuis la loi de programmation de la justice de 2019, suite à une généralisation des cours criminelles départementales. Or, c’était une des manières pour des citoyens non juristes de s’imprégner du monde juridique. Selon elle, les professionnels du droit « jargonnent » beaucoup et le monde juridique semble très renfermé. On pourrait déduire que c’est par ce renfermement que s’installe la méfiance, puisque le public n’en comprend pas forcément les procédures.

Appuyée par Dominique Lenfantin, l’intervenante estime qu’il y a un devoir d’explication et d’entrée dans l’arène dès lors qu’on conteste les institutions. Cela permettrait de mieux comprendre les procédures et donc d’avoir un avis plus nuancé sur l’exercice de la justice. Ce n’est pas très naturel pour un citoyen d’entrer dans un tribunal. Mais, même si les procédures ne sont pas toujours simples, il demeure possible de les comprendre, d’où une volonté de susciter, dès le plus jeune âge, un intérêt pour l’exercice de la justice.

 
BAKLOUTI Mariem,
BOEUF Aliénor,

Élèves en L3 du Collège de droit



 

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Lieu(x)

Campus de la Manufacture des Tabacs

Manufacture des Tabacs
6 Rue Professeur Rollet, 69008 Lyon
Type

Conférence

Thématique

Droit